Awa marchait de cette manière légèrement chaloupée caractéristique des femmes d’Afrique, une calebasse calait entre sa hanche et sa main droite. A l’orée du bois, dans de hautes herbes, elle aperçut une ombre humaine dressée devant les arbres. Elle reconnue un homme du village. Adama Sempera était vêtu de son uniforme de tirailleur Sénégalais. Accroupi, il creusait la terre rougeâtre. Ces gestes étaient lents, on les sentait remplis d’une grande attention. Awa l’observait attentivement curieuse de comprendre ce qui se tramait là. Adama plongea sa main rougie par la terre dans la poche intérieure de sa veste kaki. Il y sortit une boule de tissu qui semblait envelopper quelque chose. Awa vit le jeune vétéran enterrer l’étoffe. Des larmes coulaient sur les joues de l’homme pendant qu’il recouvrait son secret. La tristesse du soldat avait gagné la voyeuse. Le vétéran enterrait ici un grand malheur dont elle en avait assez vu. Adama Sempera finit sa prière et passa ses deux mains terreuses sur son visage baigné de larmes. Il ne savait pas combien de temps il était resté là, accroupi. Il avait délicatement tassé la terre après y avoir planté une pousse de jujubier. Puis il se releva et fût secoué par une onde de choc! Tout lui revenait, il ne pouvait échapper aux visions d’horreur. Le sifflement des balles, les explosions assourdissantes soulevant le sol et éparpillant les corps, la terre et le sang. Même les hurlements inhumains qui déchiraient les tripes résonnaient encore en lui. Il revoyait la tête éclatée de son ami Issa Traoré, une balle lui arrachant une grande partie de son crâne. Précipité net dans l’autre monde à la suite de cet affrontement face à l’Allemand sur le sol de France en mai 1940. Bataille suivie d’un quinquennat de captivité dans les stalags. Lui et ses camarades Alliés avaient dû subir les humiliations, les privations de l’ennemi Nazi. Durant les hivers, les membres mordus par le froid, priant pour la victoire et un retour sauf au pays. Pendant ces cinq ans, il n’avait cessé de penser à son ami Traoré, enseveli là-bas en France, il ne savait où, si loin de chez eux. Un chant mélancolique se mêlait aux souvenirs du vétéran. Il ne savait si la musique envoûtante de cette voix, déclamant dans sa langue, était réelle. Devenait-il fou? La raison quittait-elle son esprit, emporté par un zéphyr. Il ouvrit les yeux, se redressa et se concentra. Puis, il s’orienta vers le son mélodieux. Adama s’arrêta net devant une vision. Une jeune femme le corps élancé, tendait un bras vers les feuilles qu’elle arrachait à un arbre. Une chanson des temps anciens sortait du fond de sa gorge. Awa sentit qu’on l’observait. Le ton de sa voix diminua pendant qu’elle tournait la tête. Elle posa ses yeux sur le vétéran. Remarquant que les revenants de la guerre avaient tous ce regard légèrement absent. Le chant et la beauté de la jeune Awa Traoré touchaient le jeune homme. Il n’avait plus regardé de femme depuis son retour. Il la salua. Elle lui rendit les salutations de rigueur. La force de la vie rappelait Adama au monde des humains.
« Qui est malade? » Lui demanda-t-il…